Michel Ross a pris le temps et le soin de publier en commentaire ‘à Ma lettre à mes chers patrons” un long argumentaire pour contester mon propos, arguant que je me battais pour des idées désuètes. En quelque sorte, que je serai un ancien combattant avec toute l’énergie du désespoir les modernes dont il se fait le porte parole. Mais à bien y regarder, les modernes ne sont pas forcément ceux qu’on croit.
Finalement, à bien lire votre message Michel, je me rends compte que nous ne parlons pas de la même chose. Je parle de journalisme, vous me parlez business.
Je suis d’accord avec vous sur la situation de la presse aujourd’hui qui manque tellement d’audace qu’elle en crève à grand feu, je l’ai écrit à plusieurs reprises sur ce blog déjà. La presse est un secteur qui ne parvient pas à terminer sa transition entre le modèle issu de la sortie de la seconde guerre mondiale et le contexte actuel de marché et de libre concurrence.
Non, ce n’est pas la masse salariale qui plombe les comptes des entreprises
Vous évoquez ensuite, ou presque, que c’est à cause de la loi Cressard, et du salariat en général, que la presse va mal, que faire des journalistes pigistes des salariés à l’égard de leurs confrères et consœurs, plombe en quelque sorte les revenus des entreprises. Soit, c’est une version libérale de voir les choses, je suis plutôt enclin à penser que réduire la masse salariale et les compétences dans les rédactions a un effet hautement pervers sur la qualité de la publication, donc sur sa survie. Le chercheur américain Philip Meyer en a offert une démonstration éclatante dans son ouvrage “Vanishing newspapers, saving journalism in information age” publié voici quelques années et basé sur l’étude à long terme de la stratégie économique et sociale des journaux aux USA. Ce n’est pas le prix mensuel de la rédaction qui plombe les entreprises de presse, mais bien les errances éditoriales de ces entreprises, les mauvais choix stratégiques qui s’empilent depuis deux décennies maintenant. Notamment à cause de l’absence de vision à long terme de la révolution de la circulation de l’information.
Vous évoquez ensuite les “dix sites internet” non gérés par des entreprises de presse qui dépassent pour certains “5 millions de visiteurs”. Soit, mais est-ce de l’information ? C’est une chose de compiler des dépêches d’agence ou des articles publiés par les autres en les réécrivant à peine, en voilà une autre que de publier des informations de “première main” travaillées par des journalistes. Je n’en suis pas convaincu, même si je dois admettre que la sensibilité et la demande du public semblent aujourd’hui plutôt porter sur la première manière de faire que la seconde, je vous renvoie pour cela au très bon livre de Philippe Merlant et Luc Chatel publié très récemment “Médias, la faillite d’un contre-pouvoir”
Chacun voit le mépris où bon lui semble
Vous me dites ensuite, que je vois du mépris où vous trouvez de l’économie. Alors parlons-en de l’économie, puisque les journalistes pigistes ont aussi à gérer ce paramètre, même s’ils sont sous statut de salarié.
- Accepteriez-vous de travailler, vous-même, pour un salaire horaire équivalent le plus souvent à 50 % du salaire minimum imposé par la loi en France.
- Accepteriez-vous d’avoir à attendre jusqu’à six mois le paiement du travail effectué et le remboursement des frais engagés pour mener à bien les enquêtes et reportages ?
- Accepteriez-vous qu’on vous lâche, au téléphone, le 7 du mois, “ah non, les salaires des pigistes n’ont pas été payés ce mois-ci parce que la comptable est en arrêt maladie ?”
- Accepteriez-vous d’avoir à consacrer un à trois mois de vos salaires chaque année pour maintenir votre équipement à la page techniquement chaque année, alors que votre rémunération n’a pas augmenté depuis 15 ans ?
Vous faites à demi-mot l’apologie du statut d’auto-entrepreneur, mais comprenez bien, Michel, que l’unique justification des entreprises pour nous imposer ce statut est de réaliser encore des économies sur la masse salariale, en nous basculant, au même tarif, naturellement, sous ce statut délirant pour nous faire perdre, au final, la seule de nos motivations qui nous permet encore de travailler à des prix dérisoires, la protection sociale du salariat.
Il est un texte désuet, mais essentiel, la déclaration européenne des droits et des devoirs des journalistes signée en 1971 à Munich qui stipule en son article 5 des droits des journalistes. “En considération de sa fonction et de ses responsabilités, le journaliste a droit non seulement au bénéfice des conventions collectives, mais aussi à un contrat personnel assurant sa sécurité matérielle et morale ainsi qu’une rémunération correspondant au rôle social qui est le sien et suffisante pour garantir son indépendance économique”. Nous sommes aujourd’hui, pour les journalistes pigistes, loin de ce standard.
La pige un modèle très moderne
Contrairement à vous, Michel, je suis persuadé que la pige - ainsi encadrée par la loi Cressard - est probablement une forme très moderne d’économie sociale, proche des concepts de flexi-sécurité de l’emploi dont on nous rabat souvent les oreilles comme étant la panacée de nos jours. D’un côté, les journalistes pigistes acceptent de gérer leur propre activité, de la développer, comme le font les entrepreneurs, de l’autre, les entreprises acceptent, en contrepartie des compétences qu’ils acquièrent en publiant le travail des journalistes pigistes, de leur offrir un cadre social qui permet l’exercice de la profession de journaliste aux conditions requises de probité et d’honnêteté inhérente à ce métier. En gagnant au passage, d’avoir accès à des journalistes compétents pour des besoins ponctuels sans avoir à en supporter le coût salarial en permanence. Mais pour que ce système fonctionne, il faudrait en premier lieu que les entreprises rémunèrent le travail à hauteur de sa valeur et en second lieu, qu’il existe dans ces mêmes entreprises, une véritable gestion des ressources humaines ainsi externalisées.
Enfin, je vois dans votre attaque contre les très mauvais journalistes pigistes qui peuplent nos rangs, un gimmick des discours patronaux, ne m’en veuillez pas pour ça. Mais c’est comme pour toute économie - puisque vous tenez à ce discours - plus vous achetez à bas prix, plus la qualité de ce que vous achetez risque d’être défaillante. Non ?
Voilà Michel, quelques réflexions nées de votre commentaire. Je n’ai pas l’impression de me battre pour rétablir les us et les coutumes du passé comme vous l’entendez. Je me bats pour préserver mon métier, en ayant la conviction qu’il est un rouage essentiel de la démocratie. Et suis enclin penser aujourd’hui que, malheureusement, la presse n’est plus le lieu naturel d’expression des journalistes.
Aller plus loin ?